Entretien d’artistes — 2026
Charlie Canivenq & Corentin Massaux
Si l’entretien est la retranscription la plus expansive de la parole d’artiste, ici le volume de la voix est tombé et les micros réglés avec finesse pour capter le moindre chuchotement. Comme autant de petites voix trainant devant les œuvres et autour d’une table, nous avons partagé nos souvenirs. Au plus près de la bouche, alors que les timbres, intonations et accents, identifient habituellement les individus ; la distinction des artistes et du critique d’art n’est presque plus discernable. Nous formulons dans cet entretien un souvenir collectif comme une introduction fugace au « jour où les feuilles tomberont pour la dernière fois ».
Léo Bioret : Parler en chuchotant, me rappelle les soirées d’enfants quand on ne s’arrêtait pas de parler avant de dormir tellement la perspective d’être invité chez des copains était excitante. D’où vous est venue cette idée de réaliser un entretien à voix basse ?
Charlie Canivenq : D’une envie d’être ni éloquents ni trop démonstratifs. Ce chuchotement se glisse dans l’espace et il faut tendre l’oreille pour écouter ce qui se passe et discerner les mots de cette discussion.
Corentin Massaux : Détourner l’outil de médiation, c’est aussi un moyen de se rapprocher des publics. Il y a quelque chose d’assez confidentiel et personnel dans le fait de parler à voix basse. C’est marrant de se dire que l’on va devoir chuchoter ensemble, c’est un peu comme si on se disait des secrets !
L.B : Quel a été l’élan qui vous a poussé à vous réunir dans une réflexion commune et à faire dialoguer vos œuvres dans un même espace d’exposition ?
C.C : C’est un désir de partager une exposition avec un collègue et ami et de faire dialoguer nos sensibilité esthétiques et formelles. Le projet de cette exposition, n’était pas de mettre simplement en confrontation nos travaux, mais de créer un vrai lien et de fusionner nos pratiques.
C.M : Il y a des proximités dans nos approches artistiques. Des histoires de souvenirs, des formes de nostalgie, la question de l’apparition et de la disparition, sont présente dans nos recherches. Nous sommes proches dans nos tonalités plastiques, dans l’importance du geste et de la répétition, du transfert et de la mémoire.
C. C : A force de dialoguer, d’échanger de manière formelle et informelle et de passer du temps ensemble, nous faisons apparaître ces accointances.
C.M : C’est ce que permettent les ateliers collectifs comme Millefeuilles, des affinités, des rencontres, qui influent indirectement les pratiques. Cela nous intéressait de voir comment l’on pouvait habiter le même espace d’exposition en travaillant dans des ateliers séparés au quotidien.
L.B : Entre perspective d’une fin du monde, nostalgie enfouie ou impression de déjà vu, le titre du projet « Le jour où les feuilles tomberont pour la dernière fois » automatise une forme de souvenir et donne l’impression d’avoir la tête ailleurs.
C.M : « Avoir la tête ailleurs » me fait penser à l’école, quand on nous demandait d’être assis, concentrés sur des formes plutôt abstraites, qui n’étaient pas directement là et dans lesquelles il fallait se projeter. Je me rappelle, quand on me disait que j’avais la tête ailleurs, que j’avais justement l’impression de l’avoir au bon endroit. J’étais en train d’observer quelque chose par la fenêtre, parfois un objet palpable dans mon environnement devenait un support à l’imagination. Finalement on a plus la tête ici quand on l’a ailleurs.
C.C : Quand dans une discussion, un mot va faire tilt, quand une odeur ou un objet activent un souvenir et que l’imaginaire prend le dessus, j’ai tendance à m’enfermer dans la création, c’est un moyen de s’évader et une bonne inspiration pour produire.
C.M : Ce titre, c’est l’histoire d’une sorte d’effeuillage et de mise à nu. Nous abordons tous les deux un rapport à l’intime et à des souvenirs et archives très personnels qui vont être retranscrits de manière plus ou moins directe ou détournée. Cette exposition, c’est aussi l’idée de partager cette intimité.
C.C : Ce titre est assez dramatique et cinématographique. Il évoque des flashbacks qui entrecoupent une scène au ralenti où l’on voit une feuille tomber.
L.B : Corentin, tu ne parles pas de conception dans ton approche formelle, mais plutôt d’apparition. Tes œuvres résultent d’une répétition de gestes simples appliqués à la matière. Parlons de ce procédé de production qui fait apparaître les motifs récurrents dans ta pratique plastique.
C.M : J’agis en cueilleur et j’apprécie le principe de la trouvaille. J’ai un rapport d’observateur à mon environnement direct dans lequel je glane toutes sortes de choses. Les matériaux que j’utilise sont à proximité, issus de récupération. Ensuite se produisent des associations sur un principe de collage entre une situation vécue et la rencontre avec un matériau.
L’œuvre Breloques qui est présentée dans l’exposition est constituée de plus de 500 feuilles d’aluminium d’environ sept centimètres de long. Cette installation murale est pensée à partir d’un souvenir d’une chute de feuilles au printemps.
Cette œuvre est élaborée à partir de gestes plutôt bruts de martelage où les coups de marteau et de burin ont donné la forme finale à chaque feuille. Chaque élément est ensuite fixé grâce à un rivet. J’aime aussi l’idée de détourner des objets d’accrochage. Le titre Breloques évoque plutôt la nature sans valeur de l’objet en aluminium. Ces breloques sont piquées au mur comme des bijoux qui existent tout à coup dans une certaine préciosité, tout en étant fabriqués à partir d’une matière et d’une action très simples.
L.B : Charlie, dans ton travail l’image agit comme un vecteur narratif et semble être une source d’expérimentation. Comment attaches-tu le souvenir aux processus d’effacement, d’apparition et de conservation d’un instant, dans tes pièces ?
C.C : Depuis tout petit j’ai développé une sensibilité au médium photographique puisque mon père est photographe. En évoluant au cours de mes études et dans ma pratique, je me suis interrogé sur la production d’images. Qu’est-ce que j’en fait ? Comment j’ai envie de les montrer et de les faire exister ? Je trouve l’image photographique parfois trop directe et j’aime laisser de la place à l’imagination et l’évocation.
J’utilise mon smartphone et mon appareil photo pour retranscrire mes propres souvenirs. Par des procédés de transfert et de sérigraphie je les fais ressortir dans mes œuvres à la fois un peu effacés et littéralement délavés comme des présences fantomatiques.
Dans l’exposition, je présente une pièce qui s’appelle Mairbona, qui veut dire grand-mère en occitan. C’est la source de mon travail de transfert sur des lingettes anti-décoloration. Directement liée à la lessive du quotidien, au soin des tissus et à un souvenir de ma grand-mère qui étend le linge dans le jardin ; on distingue sur cette œuvre, un paysage découpé de la chaîne des Pyrénées, vue de sa terrasse. C’est une scène réconfortante, qui m’est chère. Je repense à l’air frais des montagnes et cela devient très sensoriel.
L.B : Quelles sont les spécificités de cette exposition ?
C.C : Il y aura surement une odeur fleurie de printemps, qui accompagnera le parcours d’exposition.
C.M : Nous avons également pensé certaines œuvres en mouvement. Certaines œuvres bougent, des choses apparaissent ou disparaissent, changent de statut. Il faudra donc venir plusieurs fois pour capter l’évolution de l’exposition.
Entretien réalisé par Léo Bioret avec les artistes Charlie Canivenq et Corentin Massaux dans le cadre de leur exposition à l’Atelier Alain Le Bras au mois de mai 2026 à Nantes.